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Publié le 23/03/2012 à 23h14

Je ne m'appelais pas César : hommage

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ADADA

Je ne m’appelais pas César, un magnifique texte à lire jusqu'au bout que nous a envoyé notre fidèle correspondante Anna-Christine pour que ce César-là, disparu en février dernier, qui lui tenait particulièrement à coeur, ne soit pas tout à fait oublié et surtout serve de témoignage afin d' ouvrir les yeux sur le sort de ses innombrables compagnons d'infortune.

Le ciel bleu, immobile, immense, au-dessus de moi : je ne vois plus rien d’autre. Je sens à peine le sol sous moi, dur et froid, malgré la couverture qu’ils m’ont mise sur le dos au début de l’hiver. Je ne peux plus bouger. Je sais que je pourrai plus jamais me lever. Mes copains de pré se sont éloignés, ils sentent que l’heure approche.

Durant cette nuit que n’en finissait pas, j’ai essayé, de toutes mes forces, de me mettre debout. En vain. Il faisait si froid. J’étais si faible. Ce matin, le soleil s’est levé tout doucement dans l’air glacial. C’est ma dernière aube. Je vais mourir, je le sais bien… Mes pensées se brouillent, mon esprit lui aussi est fatigué, si fatigué… Ce n’est pas grave, je ne crois pas qu’il y ait dans ma vie beaucoup de choses qui vaillent la peine que je me les rappelle. Je n’ai en mémoire que la souffrance, inscrite au plus profond de mon corps. Aujourd’hui, hier, avant-hier, et aussi loin que mes souvenirs fragiles peuvent me conduire…

Bientôt je n’aurai plus mal. Déjà mon corps commence à se faire oublier, je ne suis plus qu’un poids cloué au sol gelé.  Pourtant si, il y a bien une chose, une seule chose, dont j’aimerais me souvenir. Mon nom. Mon nom du temps où j’étais quelqu’un. De temps où ne m’appelais pas César.

César, c’est cet affreux marchand qui m’a dénommé ainsi. Cet homme qui vit de notre mort à tous, ânes, chevaux, mulets … Je n’ai plus toute ma mémoire, mais ces gens-là, je les reconnais ! Celui-là s’est bien fait avoir : il pensait me vendre en steak, mais ma carcasse était si maigre que personne n’a voulu de moi à l’abattoir. Bien fait ! Alors son véto a inventé un César de 14 ans, la bonne blague ! Je dois bien en avoir 10 ou 15 de plus, il lui faudrait des lunettes à ce véto de pacotille ! Bref, c’est à ce moment-là que je suis devenu César. Je crois bien que c’était un peu avant l’été, il faisait déjà très chaud. Je tenais à peine debout, je ne voyais plus rien, mes yeux me faisaient atrocement mal. Je pensais que c’était la fin, je restais debout à attendre la mort, dans le noir d’un box étroit et puant, aveuglé par l’infection qui me mangeait les yeux. Et puis, un matin, on m’a fait monter dans un camion. Nous avons roulé longtemps. J’ai failli tomber maintes fois. Je suis fier d’avoir réussi à rester debout. Vieux, malade, aveugle, crevant de faim, mais debout. C’est déjà beaucoup quand on n’est plus rien.

On m’a fait descendre du camion. J’avais peur. C ’est un parfum d’herbe et de fleurs qui m’a accueilli. Sous mes sabots torturés, un sol souple. Autour de moi, pas de murs qui emprisonnent. Et l’odeur de mes congénères, un peu plus loin, une odeur chaude et confiante, libérée du piquant de la peur. Si je n’avais pas eu mal partout, j’aurais pu me croire au paradis des chevaux ! Un peu plus tard, un homme très doux, à la voix rassurante, m’a soigné. J’ai ouvert les yeux sur un monde neuf, un pré immense et vert, une maison en pierres claires, un ruisseau bienfaisant, et des chevaux jeunes et beaux… Une vie nouvelle commençait... Chaque jour, on m’apportait une nourriture appétissante, du foin et des seaux de granulés odorants. Je n’ai plus de dents, mais j’ai toujours mis toute mon énergie à faire honneur à ces mets savoureux ! Au fil du temps, je me suis senti un peu mieux. L’après-midi, quand le soleil tapait trop fort, je rentrais sous l’abri et, laissant mes pensées vagabonder, je tentais de retrouver des bribes de souvenirs.

A vrai dire, des jours et des années qui ont précédé mon arrivée chez le marchand de mort, je ne parviens à me rappeler que très peu de choses : juste un interminable calvaire chez un homme toujours en colère, dans un pré sans herbe, et souvent sans eau. Pourtant, de très loin des visages d’enfants me sourient. De petits cavaliers ? Qui sait … Je veux croire que j’ai été aimé autrefois, il y a longtemps. Le contraire serait trop triste, trop injuste. Une vie entière sans amour, c’est l’enfer sur terre, ne croyez-vous pas? Mais si quelqu’un m’a aimé, pourquoi m’a-t-il abandonné? Je tente, encore et encore, de me souvenir. Mais les coups déchirent ma mémoire d’instants fulgurants, la douleur et la faim effacent les visages rieurs… Et mon nom m’échappe, encore et encore…

Je ne suis plus qu’un vieux poney qui a tout perdu. Un vieil animal usé, au poil grisonnant et aux membres déformés, dont les gens se moquent. Un vieux poney sans dent… Mais surtout sans famille, sans force, sans amour, sans histoire. Et sans nom.

J’ai mal. La douleur revient en force maintenant, elle sort de sa tanière. C’est donc si difficile, de mourir ?

J’entends des pas. Un homme se penche sur moi. Il soupire. Puis je sens vaguement la morsure légère d’une piqûre. Je comprends. Il est temps de partir. Je n’ai pas peur. Je n’ai rien à regretter sur cette terre… Quoique… Cette petite fille, celle qui venait ici de temps en temps, j’aurais bien aimé la revoir…

Soudain, elle est là ! Elle me sourit, elle me dit que je suis beau. Elle tient une brosse et un peigne, et rit aux éclats en coiffant ma crinière. Elle marche le long de la maison aux pierres claires, ma longe dans sa petite main. Je la suis doucement. Elle se retourne, elle me caresse, et me libère de mon licol en me montrant le chemin. Je peux partir tranquille maintenant : je me souviens qu’il y a en ce monde une petite fille qui m’aime. Elle s’appelle Inès. Je reviendrai, un jour, lui dire mon nom.

César avait été arraché aux griffes d’un marchand et recueilli par une personne compatissante au mois de juillet 2011. Il a quitté ce monde le 14 février 2012, ironie du sort pour un poney que l’amour avait laissé tomber. Moins de 8 mois de retraite décente après une vie entière de travail et de mauvais traitements. De son passé nous ne savons que peu de choses, mais les mots prononcés par le vétérinaire à son chevet suffisent à résumer sa triste histoire : « Pour être dans un tel état, il a vraiment du avoir une vie de galère, ce poney … »

Ayons tous une pensée respectueuse pour ces innombrables « César », ces équidés « réformés » dont le chemin se termine chez des marchands avides de négocier leurs pauvres corps éreintés. Violence et mépris, voilà ce que ces êtres sensibles récoltent après une vie entière au service de ceux qui en ont fait leurs esclaves, pour leur bon plaisir, avant de les abandonner « aux lois du marché ». 

Source :

Actuanimaux

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